Rien n'est plus éprouvant que ce sentiment d'être pris au piège d'une situation sans issue. Mais en parcourant les pages "plus" de ce site...
En observant...
Les expériences individuelles. Et les données statistiques.
En confrontant...
Les convictions. Et le résultat des recherches.
En interrogeant...
Les certitudes. Et les possibles.
Il se pourrait que vous retrouviez un peu de cette liberté de choix qui vous semblait perdue.
Dès cet instant, les choses ne seront plus tout à fait comme avant.

Ce qui suit est une réflexion personnelle sur des sujets qui me tiennent à cœur. La réalité. Les connaissances. Plus spécifiquement : le rapport des sciences humaines que sont la pédagogie et de la psychologie à la réalité humaine qui est celle des pédagogues et des psychologues.

Est-il possible d’interroger les sciences humaines que sont la pédagogie et la psychologie ? Si oui, un tel questionnement est-il utile ? Enfin, s’il était possible et utile, comment pourrions-nous le conduire ? La première question est ambiguë. Il est tentant de répondre : Voyons, c’est très exactement ce que nous faisons tous, quand nous demandons conseil à un pédagogue ou à un psychologue!

Silence dans l’auditoire. Devant une assemblée d’étudiants de première année, le Doyen de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation prend la parole. Il y a dans l’air quelque chose de solennel, de rituel, qui frise l’initiatique. C’est de circonstance. Nous sommes au mois de septembre et ce professeur, que les étudiants rencontrent pour la première fois, vient les accueillir au seuil de ce qui peut nous sembler, à cet instant précis, un temple du savoir.

Tout enseignement, indépendamment de son objet et de son niveau, a pour objectif premier de communiquer des connaissances. S’il peut recourir à une grande variété d’approches pédagogiques, ce dont par ailleurs il s’abstient le plus souvent, nous savons que ces dernières ne sont jamais que des techniques plus ou moins sophistiquées et plus ou moins ouvertement contraignantes pour atteindre un seul et même but.

Se pourrait-il que l’enseignement des sciences humaines que sont la pédagogie et la psychologie puisse échapper à la règle de l’apodictique social que nous venons d’énoncer et qu’il puisse s’ouvrir à une métaréflexion ? Attendre une réponse positive serait oublier un peu vite que le grand pas en avant qu’ont fait ces disciplines a été, très exactement, de s’émanciper de la philosophie et de son questionnement pour s’engager dans la production scientifique de réponses vérifiables à des questions que leur pose la société.

L’ironie du sort veut que leur refoulement des questions philosophiques place la pédagogie et la psychologie en marge des grands bouleversements paradigmatiques qui traversent les sciences exactes depuis des décennies. Moins frileuses, ces dernières ne craignent pas de perdre en respectabilité ce qu’elles peuvent gagner en crédibilité quand elles explorent audacieusement les limites du connaissable.

Nous avons longuement parlé de leurs études et de leurs sciences mais très peu des femmes et des hommes, pédagogues ou psychologues, qui viennent à notre rencontre, soit pour nous aider, soit pour mieux nous connaître. Que savent-ils donc de nous qui leur permettrait de nous renseigner utilement ou qui peut justifier qu’ils scrutent scientifiquement nos conduites ?

Avec méthode et par leur méthode, la pédagogie et la psychologie refoulent la question de la réalité de la rencontre. Pour elles, cette rencontre n’existe pas ou ne devrait pas exister. Leur discours est simple. Pour peu que l’intervenant ou le chercheur soient conscients du danger auquel ils s’exposent en franchissant la barrière entre l’empathie et la sympathie, ils éviteront de se perdre et sauront mettre à profit leurs connaissances objectives pour éclairer la réalité subjective des autres.

Au fil des pages, nous avons vu les sciences humaines nous éloigner de l’humain. La distance nous est apparue comme l’alliée d’une méthode qui nous dessine un être abstrait, sans corps, sans cœur et sans lien dans un miroir qui se brise dès qu’on l’interroge. Fallait-il donc aller si loin ?

Comment mettre à profit cette métaphore du voyage que vient de nous offrir, à travers les siècles, Joachim Du Bellay ? Pour qu’elle nous soit vraiment utile, encore faudrait-il que nous puissions dessiner un parcours qui aurait sens à partir des quelques traces de pas qui ont retenu jusqu’ici toute notre attention.

Et si cette rencontre, dont nous avons tant parlé, avait lieu avant l’heure ? Les auditoires de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation sont autant de points de rencontre qui rassemblent des corps humains. Où des cœurs humains battent. Où des liens humains se font. Ithaque semble parfois si proche qu’on a le sentiment de voir les mains de Pénélope tisser sa toile, sans cesse recommencée, avec les mots des uns, les gestes des autres.

Qu’est-ce que la psychologie ?
Georges Canguilhem
Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris.